Fête des Lumières à Lyon, des prouesses technologiques

“Prairie éphémère” par TILT et Porté par le Vent, Fête des Lumières 2019

Partant des leds, pour aller à la 3D et au motion design, en passant par le métavers et les NFT jusqu’au deepfake, la Fête des Lumières n’est pas qu’une mise en lumière des monuments emblématiques de Lyon, elle constitue également un spectre des nouvelles technologies.


Le grand retour de la Fête des Lumières

Aujourd’hui, la célèbre Fête des Lumières fait son grand retour pour une édition plus étincelante que jamais ! Tout Lyonnais qui se respecte s’y est déjà rendu au moins une fois dans sa vie. Quoique, Lyonnais ou pas, vous avez forcément entendu parler de cet événement incontournable qui se déroule chaque année à partir du 8 décembre, et qui attire des millions de visiteurs venus des quatre coins du monde.

Mais avant que la Fête des Lumières ne devienne si populaire, saviez-vous qu’il s’agissait d’une fête chrétienne ? Cela remonte au 8 décembre 1852, jour de l’inauguration de la statue de la Vierge Marie sur la colline de Fourvière. Ce jour-là, les habitants ont déposé des lumignons sur le bord de leurs fenêtres pour célébrer l’événement. Depuis, la tradition est restée et a évolué. À partir des années 1950, cette tradition de mise en lumière se décline avec des concours d’illuminations de vitrines des commerçants, qui par la même occasion marquent le début des fêtes de fin d’année. C’est en 1989 que la ville de Lyon décide pour la première fois de mettre en lumière ses monuments et sites emblématiques. Puis, à partir de 1999, de véritables œuvres artistiques, principalement mises en lumière grâce aux leds, sont proposées et le 8 décembre est ainsi devenu le rendez-vous annuel lyonnais que nous connaissons : la Fête des Lumières !

Achat de lumignons pour les illuminations du 8 décembre, 1958

Au programme cette année, une trentaine d’œuvres s’empareront des monuments, places et parcs de la ville. Constituée d’artistes reconnus tels que le studio Inook, le collectif Onionlab, Jérémie Bellot, Javier Riera et bien d’autres, la programmation sera marquée par les nouvelles technologies desquelles les artistes se sont saisi afin de créer des installations immersives, des projections monumentales et des objets lumineux que vous pourrez admirer tout au long de cette édition.

Dans cet article, nous vous proposons de découvrir plus en détail le côté technologique de certaines œuvres qui seront exposées lors de la Fête des Lumières.

Quand le deepfake fait chanter les œuvres d’art…

Si vous vous êtes déjà rendu aux précédentes éditions de la Fête des Lumières, vous connaissez sans doute les Anooki, ces deux petits Inuits blancs über-mignons, apparus pour la première fois sur les façades de la Gare Saint-Paul en 2012. Cette année leurs créateurs, Moetu Battle et David Passegand, ont eu une autre idée tout aussi lumineuse : donner vie aux toiles du musée des Beaux-Arts et les faire chanter ! En effet, durant les 8 minutes de spectacle, les personnages des tableaux projetés sur les façades du palais Saint-Pierre et de l’Hôtel de Ville s’animeront et interpréteront des tubes populaires, allant de Britney Spears à Nino Ferrer, en passant par Aretha Franklin et Claude François.

“Grand Mix” par INOOK, Fête des Lumières 2022

Cela est rendu possible grâce à la technologie du “Deepfake” ou hypertrucage. Un deepfake est un enregistrement vidéo ou audio réalisé ou modifié grâce à l’intelligence artificielle. Le mot deepfake est une contraction entre “Deep Learning” et “Fake”, qui fait référence aux contenus faux ou faussés qui sont rendus profondément vraisemblables par l’intelligence artificielle.

Au départ, le terme deepfake était employé pour le visage humain. En réalité, dès que l’on modifie l’image d’un visage humain, il s’agit de deepfake. D’ailleurs, il existe plusieurs catégories, dont le fameux face swap qui était très tendance sur Snapchat en 2016 !

Démonstration du fonctionnement du deepfake pour l’œuvre “Grand Mix”

Comme son nom l’évoque, les deepfakes sont générés grâce au Deep Learning. Les humains ont appris à la machine ce qu’est un visage humain en la nourrissant de millions d’images de visages, et elle a ensuite appris les caractéristiques du visage à travers un algorithme de pointe. Dans le cas de l’œuvre “Grand Mix”, l’algorithme est même capable d’inventer une bouche si le portrait a la bouche fermée.

Avant d’être artistes, Moetu Batlle et David Passegand sont designers graphiques de métier. Après une année d’études en école d’arts graphiques et en école de design, ils ont tous les deux étudié à l’École Supérieure de Design Industriel. Au début de leur carrière, ils créaient des sites internets innovants, s’attelaient au design de logiciels ainsi que d’applications mobiles. Puis leur est venue l’idée de créer ces deux petits personnages, les Anooki, qui leur ont permis de se faire connaître dans le monde entier, notamment grâce à leur première participation à la Fête des Lumières en 2012. Après plusieurs éditions durant lesquelles les Anooki ont investi différents bâtiments de la ville, cette année les deux artistes proposent un nouveau spectacle utilisant la technologie du deepfake. Pour eux, c’est “une incroyable matière à création”. Cette chorale insolite d’œuvres muséales transporte le public dans l’Histoire de l’art en les rendant plus accessibles, et l’invite ainsi à rêver et à chanter ! Il serait donc idéal pour vous d’échauffer vos cordes vocales 😉

Adoptez un NFT dans le Métavers !

Si vous êtes allergique aux chats, pas de panique ! Créée par l’architecte et artiste plasticien Jérémie Bellot, cette sculpture géante d’un chat est faite de métal, de néons et de leds. En plus de cette sculpture, vous pourrez interagir avec ses copies numériques, accessibles grâce au scan d’un QR Code.

“Eikosis” par Jérémie Bellot, Fête des Lumières 2022

Suite à l’obtention d’une Licence en Cinéma ainsi qu’une Licence et un Master en Architecture, Jérémie Bellot s’est rapidement tourné vers une approche plus artistique de l’architecture par l’image et la lumière. Son travail mêle sa passion pour l’architecture et la géométrie, l’image et le cinéma ainsi que la musique électronique, et il cherche à mettre en valeur le patrimoine à travers ses œuvres. Cet artiste numérique utilise différents types de supports, notamment le mapping architectural, ainsi que des installations et sculptures digitales.

Pour toutes ses créations, il utilise divers logiciels comme Cinéma 4D, mais également Google SketchUp, TouchDesigner ou encore Unity, et pour le mapping il se sert du logiciel MadMapper. En revanche, pour tout ce qui concerne la construction des structures, il travaille avec des tôliers, des entreprises spécialisées dans le thermolaquage, des menuisiers… Il est alors amené à travailler avec des matériaux bruts et à presser du métal, peindre, couper du bois… Des étapes importantes pour ce plasticien.

Vous avez peut-être déjà pu admirer l’une de ses œuvres en 2021, lors de sa toute première participation à la Fête des Lumières. Et quelle participation ! En effet, il a décroché le spot prisé de la Cathédrale Saint-Jean pour son projet IRIS, co-créé avec le graphiste multimédia Josselin Fouché, ainsi que le compositeur Ena Eno pour la création musicale. D’ailleurs, ce projet lui a permis de remporter le Trophée des Lumières, grâce à son incroyable mapping qui proposait au public d’explorer les différents types de vision, comme la vision à facettes des insectes par exemple.

“IRIS” par Jérémie Bellot et AV Extended, Fête des Lumières 2021

Cette année, Jérémie Bellot est de retour, mais cette fois-ci, sur la Place de la Bourse dans le 2ᵉ arrondissement de Lyon. Son projet Eikosis consiste en la création d’une série d’œuvres artistiques numériques, représentant des chats. Ils sont reliés par une histoire commune, mais aussi par des spécificités associées au lieu dans lequel ils se situent. Leur existence virtuelle est associée à un NFT.

Un NFT (Non Fungible Token ou jeton non fongible en français) est un certificat numérique de propriété désignant un objet unique, par exemple une image, une musique ou un avatar. Ce certificat atteste de l’authenticité et du caractère unique de l’œuvre. 

Revenons-en à nos moutons, enfin plutôt à nos chats ! Transposé de manière physique grâce à l’imposante sculpture, le public pourra non seulement admirer le félin en réel mais également interagir avec ses copies dans le Métavers (espace entièrement virtuel dans lequel des personnes interagissent à travers des avatars), en scannant un QR Code mis à disposition.

Pour Jérémie Bellot, l’art numérique est “la création liée au langage numérique, de l’interaction, de la rencontre entre l’humain et le programme.” Il pense que cela permet au public “d’aborder différemment le monde numérique et ses interfaces, certains projets questionnent la société et son rapport au numérique.”

En effet, cette création vient questionner les frontières entre le monde physique et le monde numérique. Eikosis est l’exposition parfaite pour découvrir l’art des NFT tout en interrogeant les limites qui séparent les mondes physique et virtuel 🤔

Une symbiose d’open datas au rythme des algorithmes

Rendez-vous en plein cœur du poumon de Lyon pour un voyage poétique qui vous embarque dans la découverte des données collectées sur l’air, l’eau, la pollution et les mobilités douces. Agorythm, œuvre créée par le studio Onionlab, a été installée pour la première fois à Barcelone en 2021. La structure sera installée dans le parc de la Tête d’Or, emplacement qui a du sens, car les artistes l’ont adapté pour la Fête des Lumières et exposera de manière visuelle les données environnementales de Lyon.

“Agorythm” par Onionlab, Fête des Lumières 2022

Agorythm est une union de trois concepts : “agora” pour lieu de rassemblement et de rencontre, “algorithme” pour ensemble de règles paramétriques qui collectent les données de la ville et les transforment en mouvements lumineux et « rythme » pour changements sonores et musicaux. Le spectacle commence par l’activation de l’espace, avec des lasers et de la musique réagissant aux données de mobilité dans la ville. Ensuite, les lasers changent de direction et de vitesse en fonction de la consommation d’énergie de Lyon. Dans le troisième acte, les données relatives à la pollution sonore sont traduites ; et enfin, grâce aux changements des valeurs de la qualité de l’air, la tonalité de l’arpège musical change, ainsi que la vitesse des lasers.

L’installation immersive est basée sur des sculptures paramétriques avec des lumières et des lasers qui aident à visualiser les données invisibles qui, bien qu’ouvertes à toute la population, sont souvent difficiles à interpréter. Les données utilisées dans le projet Agorythm sont collectées régulièrement et même en temps réel pour certaines. Une partie des données utilisées dans le cas de Lyon sont accessibles au grand public. C’est ce qu’on appelle des open datas, données auxquelles n’importe qui peut accéder, utiliser ou partager. Si vous souhaitez jeter un coup d’œil à certaines des données utilisées pour Lyon, vous pouvez vous rendre sur le site du Grand Lyon ou encore sur World Air Quality Project.

Agorythm, qui se résume en une simulation cinétique de la réalité environnementale de la ville dans laquelle elle est installée, a été créée par une dizaine de personnes faisant partie du studio Onionlab. L’équipe, aux profils très variés, est complémentaire car l’œuvre nécessite la programmation des algorithmes, la récolte et la traduction des données, la mise en scène de ces dernières ainsi que l’accompagnement musical pour donner du corps à ce spectacle singulier.

Des performances artistiques, mais surtout technologiques

En quelques années, les œuvres proposées lors de la Fête des Lumières à Lyon sont devenues de plus en plus spectaculaires. Et ce, grâce aux nouvelles technologies. En effet, les artistes s’adaptent aux évolutions en utilisant les nouvelles technologies. Il y a dix ans, nous n’aurions jamais pensé qu’il serait possible de jouer avec un chat numérique, qui est en réalité un NFT, dans le monde virtuel du Métavers, ou bien que les tableaux du Musée des Beaux-Arts bougeraient et chanteraient grâce au deepfake ! Cela nous amène à penser que, finalement, toutes ces technologies sont bénéfiques à l’art puisqu’elles permettent de le sublimer voire de le réinventer. Grâce aux nouvelles technologies, les artistes nous font découvrir l’art autrement et nous permettent d’aller plus loin dans la réflexion artistique. Néanmoins, lorsque nous voyons, par exemple, que l’intelligence artificielle est capable de produire des œuvres comme si c’était un humain qui les avait créées, pouvons-nous imaginer qu’un jour l’intelligence artificielle remplacera l’artiste ?

Posts created 1